mercredi 21 septembre 2016

On ne s’habitue jamais à la beauté de la nature



En psychologie positive, on nomme « habituation hédonique » le phénomène d’usure et d’habitude envers ce qui nous rend heureux ou joyeux : dès lors qu’une source de bien-être ou de bonheur est présente chaque jour de notre vie, nous l’oublions peu à peu, et elle perd sur nous son pouvoir de nous rendre heureux.

Ainsi, si je dispose d’une douche chaude chaque matin, ou que je vis en démocratie, j’ai tendance à oublier qu’il s’agit de chances et non d’évidences, qui me seraient dues éternellement. D’ailleurs, il faut souvent que ces sources de bonheur me soient retirées pour que j’en réalise la valeur, comme le mentionne la phrase célèbre du poète Raymond Radiguet : « Bonheur, je ne t’ai reconnu qu’au bruit que tu fis en partant. »

L’habituation hédonique contamine hélas à peu près toutes nos sources de bonheur : bonheur d’être en vie, de pouvoir marcher sur ses deux jambes, de voir, d’entendre, d’avoir des amis, des enfants, un travail… Tout cela, nous finissons par oublier que nous devrions nous en réjouir chaque jour, pour en retrouver la saveur simple et en faire à nouveau des sources de joie.

Mais il existe un domaine où ce phénomène de l’habituation hédonique s’exerce peu ou pas : c’est celui de notre lien avec la nature. Les humains ne se lassent jamais de retrouver un paysage qu’ils aiment, d’admirer montagnes, océans, forêts, landes ou campagnes, et tous les lieux naturels qu’ils affectionnent. Pourquoi notre plaisir reste-t-il ainsi intact, mois après mois, année après année ?

Sans doute parce qu’il est impossible de s’habituer à la nature !

Contrairement aux réalisations humaines, comme une œuvre d’art ou un beau bâtiment, elle se modifie sans cesse : en fonction de l’heure du jour, du temps qu’il fait, des saisons…

Lorsque je me rends dans mon coin préféré de Bretagne, dès que j’arrive, je me précipite vers le littoral pour contempler l’océan et le ciel : et à chaque fois, j’ai le sentiment très intense que je n’avais jamais encore vu ce que je vois à cet instant ! Jamais encore vu exactement ce mélange de ciel et d’océan, de couleurs et d’odeurs, qui n’est jamais le même selon qu’il vive sous le soleil, les nuages ou la pluie, que cela se passe sous la lumière du matin ou du soir, selon les vents, selon la période de l’année. Bref, c’est inépuisable pour mes yeux, mon cœur, mon cerveau ! Et le même choc se produit en moi lorsque je retrouve une campagne ou une montagne que je connais et que j’aime. Aucune habituation hédonique, mais un bonheur renouvelé à chaque fois…

Il y a aussi une autre explication, plus technique, à ce bonheur inusable de la contemplation des natures que l’on aime : il s’agit alors de ressentir et non de posséder.

De nombreux travaux scientifiques ont montré que l’habituation hédonique se produit beaucoup plus vite et fortement à propos des choses que l’on possède qu’à propos de celles que l’on vit : selon que je dépense 100€ pour m’acheter un objet ou pour m’inscrire à un club de randonnée, le bonheur procuré par les contemplation répétées de l’objet s’érodera beaucoup plus vite que celui offert par les expériences renouvelées de randonnées.

Pour être heureux durablement, mieux vaut savourer que posséder ! Et nous ne possédons jamais la nature ! Même si nous sommes propriétaires d’un petit bout de jardin, nous savons qu’en fait ce qui en fait la merveille ce n’est pas notre titre de propriété mais l’usage du jardin, le regarder, le cultiver, s’y allonger pour faire la sieste sur l’herbe. Bien plus que le fait de dire : « c’est à moi, c’est le mien… » D’ailleurs, rien n’est à nous. Tout nous est prêté ici-bas, et tout nous sera repris un jour. Nous ne sommes que les locataires de notre vie, de notre corps.

Et c’est tant mieux, puisque, vous m’avez compris, ce qui nous rendra heureux, c’est de savourer plutôt que posséder !


Illustration : l'automne en Aubrac.

PS : cet article a été initialement publié dans la revue KAIZEN durant l'été 2016.

jeudi 15 septembre 2016

Mon voisin Jean



Cette semaine, j’ai vu que bien s ‘entendre avec ses voisins, c’était super !

Eh oui, l’autre jour j’avais perdu mes clés (comme tout le monde) et (comme tout le monde) je n’arrivais à joindre personne de chez moi, ma femme, mes filles, toutes étaient sur répondeur ou très occupées à l’autre bout de Paris. Et ce sont mes voisins qui m’ont sauvé : parce qu’ils avaient un double de nos clés, j’ai pu rentrer chez moi sans avoir besoin de traîner trois heures au bistrot du coin.

C’est super, des voisins ! Moi, dès que je déménage et que j’arrive dans un nouveau quartier, je vais me présenter aux voisins. Souvent, ils sont étonnés que je fasse ça, et en général très contents. Et quand de nouveaux voisins arrivent, je me dépêche d’aller leur souhaiter la bienvenue. Avec les plus sympas, on échange nos clés, et on se rend des services : récupérer des colis ou du courrier, jeter un œil en cas d’absence, et tout ça.

Et d’ailleurs cette histoire de clés m’a fait penser à un voisin que j’aimais beaucoup (chez qui j’allais parfois, aussi, récupérer mes clés). C’était un vieux monsieur qui s’appelait Jean. On s’entendait très bien ; on descendait de temps en temps une bouteille de vin ensemble et je l’écoutais me raconter sa jeunesse et l’histoire de notre quartier : il avait des tonnes de souvenirs et il adorait parler. Jean n’était pas parfait : parfois, il parlait trop, on ne pouvait pas l’arrêter ni en placer une, et à minuit il était toujours en forme, pas du tout fatigué, alors que j’étais déjà dans le coma. Il était insomniaque, aussi, faisait parfois un peu de potin la nuit. Mais tout ça n’était pas bien grave par rapport à toutes ses qualités, et je l’aimais beaucoup.

Quand mon voisin Jean est mort, il y a deux ans, ça m’a fichu un gros cafard. J’ai réfléchi à son héritage, à ce que je voulais garder de lui. C’était un fou de jazz, et il m’avait offert une fois un de ses trésors, un coffret de vieux vinyles de Fats Waller, un sacré bon jazzman.

La légende raconte qu’un jour, Fats Waller fut enlevé par quatre types armés, qui le forcèrent à monter dans une grosse limousine sous la menace. Comme il était toujours endetté, il se demandait si ce n’était pas la vengeance d’un de ses créanciers : il n’en menait pas large et se demandait ce qui allait se passer. Une fois arrivés, les types le font descendre de la voiture, et le conduisent à une réception très chic, où on le fait asseoir au piano et où on lui demande de jouer : Fats Waller était le cadeau d'anniversaire fait à Al Capone par ses hommes ! Capone lui servait du champagne et remplissait ses poches de billets à chaque fois qu'il lui jouait un de ses airs favoris. Fats rentra chez lui le lendemain en zigzaguant, avec la gueule de bois et les poches pleines de billets...

Mais, à la mort de mon voisin Jean, c’est d’un autre héritage dont j’ai pris conscience : il ne se plaignait jamais. Jean était un vieux monsieur très élégant moralement, il ne nous bassinait pas avec ses soucis de santé (alors qu’il en avait, bien sûr) ou avec sa nostalgie du bon vieux temps. Il avait l’élégance de ne jamais se plaindre. Quand il avait des soucis, il en parlait, puis passait à autre chose. Ça m’impressionnait beaucoup, moi qui pendant longtemps ai eu la plainte facile ! Et quand il est mort, j’ai décidé de ne plus me plaindre ! L’esprit de Jean plane désormais au-dessus de ma tête : à chaque fois que j’ai envie de me plaindre, je repense à lui, et je ravale ma plainte. Ou plutôt, je m’interroge : au lieu de te plaindre, demande-toi ce dont tu as vraiment besoin ?

Eh oui, la vraie question, c’est ça : que cherche-t-on quand on se plaint ? Une solution ? Du réconfort ? Alors, autant raconter simplement ses soucis, à ses voisins ou à ses amis, leur demander ce qu’ils en pensent et s’ils ont une bonne idée, puis passer à autre chose. Mon voisin Jean m’a aidé à comprendre que la plainte ne sert à rien, ni pour nous (elle renforce notre sentiment de misère et d’impuissance face à l’adversité) ni pour l’autre (au mieux elle l’apitoie, au pire elle le fatigue). Se confier, réfléchir avec quelqu’un à ce qui nous tracasse, c’est utile. Se plaindre pour se plaindre, ça ne l’est pas.

Je le savais, mais mon voisin Jean me l’a montré, et son exemple m’a inspiré et motivé. Merci cher Jean, j’espère que tu es heureux tout là-haut, avec nouveau voisin Fats Waller qui te joue du piano chaque nuit, quand tu n’arrives pas à trouver le sommeil…


Illustration : la bonne tête de Fats Waller.

PS : ce texte reprend ma chronique du 6 septembre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.

lundi 5 septembre 2016

Stéréotypes antipathiques



De temps en temps, je surprends ma cervelle en train de produire des pensées que je n’aime pas du tout. Pas seulement des inquiétudes, tristesses ou colères exagérées, mais des clichés, des stéréotypes.

Par exemple, j’ai croisé l’autre jour un homme d’environ cinquante ans, cheveux grisonnants, habillé comme un ado en train de faire du long-board (une grande planche à roulette) sur le trottoir, casque audio sur les oreilles, et casquette à l’envers. J’ai pris mon cerveau la main dans le sac, en train de le juger : « à son âge, c’est quand même un peu pathétique ». Avant de me dire : « ben quoi ? Il s’amuse, ne fait de mal à personne, et c’est peut-être quelqu’un de bien, un chouette humain, sympa et généreux. »

Un autre jour, encore pire : à un feu rouge, deux jeunes gens au look de cadors de banlieue étaient au volant d’une grosse Mercédès décapotable noire, lunettes noires et sono à fond. J’ai vu jaillir le cliché à mon esprit : « à leur âge, comment ont-ils pu se payer une voiture aussi chère ? ce sont probablement des dealers… » Malsain. Vite, je me remonte les bretelles : « tu n’en sais rien ! ce sont peut-être aussi deux génies de l’informatique, qui ont crée une start-up et fait fortune ? si tout le monde se met à penser des trucs comme ça, la société devient invivable ! fais leur crédit d’autres compétences que le trafic de drogue. »

Mais pourquoi ai-je donc de temps en temps des trucs pareils qui surgissent dans ma tête, moi qui pense être plutôt tolérant et bienveillant ? Moi qui pense ne pas être du tout raciste ? Pourquoi de telles pensées à l’opposé de mes valeurs, surgissent-elles ainsi à mon esprit ?

Je n’en sais trop rien. Il me semble ne jamais les cultiver de manière consciente ou délibérée. Peut-être que je ne travaille pas assez mes contre-stéréotypes bienveillants ? Du genre : « tous les adultes qui font du long-board sont en général des gens originaux et sympathiques » ou « tous les conducteurs de grosses voitures très chères les ont le plus souvent gagnées en faisant un boulot honnête ». Ce ne serait pas mieux.

Je dois simplement continuer à être attentif à tous les bugs de mon esprit, ou à toutes les contaminations par simplifications abusives qu’il a tendance à produire, par paresse personnelle et par passivité face aux clichés : le stéréotype est bien pratique, il nous évite de réfléchir aux cas particuliers, nous offrant un prêt-à-penser confortable et souvent trompeur.

Allez, je vais continuer à travailler, à repérer et à secouer mes stéréotypes mentaux, continuer de faire régulièrement le grand ménage dans mon stock de clichés, apprendre à ne juger que lorsque je connais, et pas juste parce que des personnes ou des comportements inhabituels font irruption dans mon petit monde.


Illustration : stéréotypes et préjugés avancent toujours masqués dans notre cerveau, à nous de les débusquer...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en juin 2016.


lundi 18 juillet 2016

Nice



Réunissons-nous toutes et tous ce midi dans la minute de silence en hommage aux victimes de Nice : que ce soit dans la méditation, l'hommage ou la prière, tournons nos esprits vers elles et leurs vies terrestres envolées. Que la force et la bienveillance habitent nos coeurs. Écartons doucement et régulièrement la tentation de la peur et de la colère. Faisons tout pour que la justice règne. Resserrons nos liens avec nos proches et voisins de toutes communautés. Aujourd'hui plus que jamais, chaque parole et chaque geste comptent...

Illustration : Siméon au temple, par Rembrandt, 1669.

vendredi 15 juillet 2016

Violence et bienveillance



La violence tente de s'imposer et ne rêve que de régner. C'est pourquoi la bienveillance est plus que jamais vitale sur le long terme. Nous ne nous en sortirons pas durablement sans elle. Et en attendant, il va nous falloir aussi faire preuve de beaucoup d'autres qualités : force, courage, discernement, fermeté, solidarité... Nommer le mal et l'affronter, mais sans haine.


Illustration : Les larmes de Marie- Madeleine, à l'AugustinerMuseum de Freiburg (vers 1330).

vendredi 1 juillet 2016

Le meilleur moment de la journée



Lors d'une soirée avec des amis, la conversation arrive sur le thème du bonheur.

Les définitions générales commencent à emboliser la discussion. Ça ne m’intéresse pas, les généralités, surtout quand on parle de bonheur : seul le concret nous sert et nous éclaire. Ou en tout cas, tout doit commencer par lui, on théorisera ensuite, on généralisera après. Avant, c’est du bla-bla, du prêt-à-penser recraché, du précuit sans surprise et sans goût.

« Du concret ! » : je réclame des récits, si possible tout frais, pas bidouillés par notre mémoire, pas reconstruits par notre vision du monde, pas effacés par notre oubli.

Alors, je demande aux convives, tous venus en couples, de raconter le meilleur moment de leur journée, d’une journée ordinaire. L’extraordinaire ne m’intéresse pas, pas à ce moment. Si notre sentiment de bonheur ne se nourrit que de l’extraordinaire, nous sentir pleinement heureux sera bien difficile et bien rare. Pourquoi pas, je comprends que cette quête soit fascinante pour certains. Mais ce n’est pas la mienne, ni comme humain (pas assez fort, pas assez doué) ni comme médecin (mes patients sont à mon image).

Pour me faire plaisir, ou parce que ça lui fait plaisir, une de nos amies, douée pour le bonheur - je la connais depuis longtemps - se lance…

« Moi, j’adore prendre le petit déjeuner avec mon mari le matin, c’est le meilleur moment de ma journée ! »

Le mari est surpris : « Mais tu m’as dit il y a quelques jours que c’était quand on s’endormait le soir en se serrant dans les bras ? »

Et elle, pas embarrassée : « Ah, oui, ça c’est aussi un meilleur moment de la journée ! Et il y a aussi quand nous dînons tous ensemble en famille, et qu’il y a une bonne ambiance. Et quand j’étends le linge au jardin, pieds nus dans l’herbe, en écoutant les oiseaux chanter. En fait, toute ma journée est parsemée de bons moments. Et à chaque fois, j’ai l’impression que c’est le meilleur ! »

Tout le monde rigole et tout le monde pense la même chose : « c’est vrai, elle a raison ».

Elle a raison, et c’est bien là que tout se passe : à chaque instant de vie simple, de bonheur simple, nous sommes à un sommet de bonheur. Que ce soit une petite colline ou un grand pic, peu importe : nous sommes au-dessus des nuages de l’indifférence ou de la souffrance.

Les récits affluent ensuite, mais chacun a été marqué par la force et la sincérité de ce premier témoignage, et les expériences convergent : l’art d’être heureux, c’est savoir se réjouir de tous les moments agréables de la journée, même si ce sont toujours les mêmes, même s’ils sont ordinaires, même si à côté d’eux nous vivons aussi des galères, même si la souffrance est là.

À chaque grâce croisée, à chaque bonheur tombé du ciel ou sorti de terre, à chaque fois, se dire, en souriant comme un enfant : « j’adore cet instant, je m’y sens bien, à lui tout seul il rend cette journée belle ».

Quel est le plus beau ? Au fond, on s’en fiche ; ma question était idiote, mais les réponses données ne l’étaient pas. Chaque moment de bonheur est le plus beau. Ou : le plus beau, c’est toujours celui que nous sommes en train de vivre.


Illustration : un soldat endormi, surpris dans la cathédrale de Freiburg, vers 1350. Un des meilleurs moments de sa journée, peut-être...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en mai 2016.

jeudi 19 mai 2016

Que veut notre esprit ?



La méditation est une très vieille pratique, tant en Orient qu’en Occident. Mais ce n’est que depuis peu que la science a validé sont intérêt dans le domaine de la médecine et de la psychologie. De pratique spirituelle et religieuse au départ, la voilà donc devenue, laïcisée et codifiée, outil de soins.

Nous pouvons nous en réjouir : l’étendue des souffrances humaines est vaste, et toute nouvelle approche susceptible de les réduire est la bienvenue.

Mais pour notre part, depuis que nous avons introduit dès 2004 à l’hôpital Sainte-Anne, nos thérapies de groupe par la méditation, nous assistons de manière régulière à un phénomène étonnant : malgré cet usage strictement thérapeutique, malgré notre discours laïque, nous voyons régulièrement émerger, au sein de cette pratique, des moments de spiritualité chez nos patients.

Ainsi, il est fréquent que ces derniers nous parlent de ressentis indicibles qu’ils ont pu éprouver en méditant, d’expériences de fusion et d’appartenance, profondes et sans mots pour les décrire, au monde qui les entoure. De vécus d’apaisement allant au-delà de la simple suspension de leurs souffrances. De sentiments de redécouverte de leur esprit et de leur corps (car la méditation est grandement à l’écoute du corps) comme de redécouverte aussi de leur âme. Finalement, d’expériences de vie spirituelle, tout simplement !

Il y a là quelque chose de touchant bien sûr, mais aussi d’étonnant : laïcisée, codifiée, scientificisée, instrumentalisée, mise au (noble) service de la médecine et du soin, voilà la méditation qui, naturellement, revient vers ses racines spirituelles, et y ramène ses pratiquants réguliers. Voilà qu’après avoir été un remarquable outil qui les a aidés à marcher sur chemin de cendres de leurs souffrances et détresses, elle devient une compagne de route sur la voie de leurs interrogations existentielles. Voilà qu’après les avoir affranchis de la souffrance, elle les ouvre à leur vie intérieure et à ses mystères.

Comme une boussole revient toujours vers le Nord, la méditation, même laïcisée, même originellement pratiquée pour s’apaiser (en termes de souffrances) ou s’enrichir (en termes de capacités mentales, de maîtrise, de lucidité), nous ramène toujours vers la spiritualité.

La spiritualité, c’est tout simplement l’attention, le respect, l’humilité accordés à la vie de l’esprit, perçu comme chambre d’écho du monde, visible ou invisible. Non pour le maîtriser, cet esprit, non pour l’asservir, en faire un outil au service de nos ambitions, mais pour observer, s’incliner, recueillir, contempler, se tourner vers les mystères de la vie sans la certitude réponses claires. Je crois avoir lu un jour cette remarque attribuée au Dalaï-Lama : « Nous pouvons nous passer de thé, mais pas d’eau. Tout comme comme pouvons nous passer de religion, mais pas de vie spirituelle. »

La spiritualité peut parfaitement se vivre de manière laïque. Et aussi conduire à une qualité accrue de notre foi, si nous sommes croyants. C’est pourquoi de nombreux croyants viennent aujourd’hui à la méditation : car la seule foi ne suffit pas à guérir (elle est là pour sauver, pas pour soigner). Et ils s’en retournent ensuite, enrichis, apaisés, vers leur religion : car la seule méditation ne suffit pas à pleinement les nourrir…


PS : cet article a été initialement publié dans la revue La Vie durant l'été 2015.


Illustration : méditation au cimetière du Père Lachaise, par Karolina Sikorska, 2016.

lundi 9 mai 2016

Le pouvoir attracteur de la pleine conscience



Il se passe parfois de drôles de trucs lorsqu’on médite.

De drôles de trucs dans notre notre corps, dans notre tête, bien sûr. Mais aussi tout autour de nous…

L’autre jour, par exemple, une amie m'écrit ceci : « J'ai une petite histoire à te raconter. Comme tu le sais, je médite ; et de temps en temps je médite avec mon téléphone et ta voix... Je m'installe le plus droit possible assise en tailleur avec un plaid sur les jambes pour être plus confortable. Je choisis le thème selon mon humeur et mets mon téléphone sur haut parleur. Eh bien figure-toi que mon chat, dès qu'il entend le son de ta voix, arrive, s'installe confortablement en rond sur mes jambes et se met à ronronner... La première fois, cela m'a étonnée, car c'est un chat indépendant, et qu'il vienne de lui-même s'installer sur moi est exceptionnel... Donc j'étais partagée entre le petit bonheur que j'éprouvais à le sentir blotti contre moi, et le fait que mon esprit n'était plus tout à fait à ce que j'étais sensée faire : me concentrer sur ma respiration. Depuis j'ai accepté sa présence... et son ronronnement... et je médite. C'est quand même drôle cette histoire de chat qui apprécie la méditation ! Tu pourrais élargir ta cible : humains... et animaux ! Mais je plaisante, tu as déjà assez d'activités ;-) »

Je pense alors à une autre anecdote, racontée par un autre de mes amis alors qu’il apprenait la pleine conscience : « J’étais installé au salon, sur mon coussin, et je venais à peine de commencer mon exercice quand j’ai entendu la porte s’ouvrir doucement, et j’ai reconnu les petits pas de ma fille qui s’approchait doucement, se demandant ce que j’étais en train de faire. J’ai fait comme si je ne l’entendais pas, et après m’avoir observé, elle s’est assise précautionneusement à mes côtés, en m’imitant. J’ai résisté à l’envie d’ouvrir discrètement les yeux pour l’observer, et je n’ai rien dit : je trouvais ça touchant et très mignon, et j’étais content qu’elle vienne d’elle-même expérimenter la pleine conscience, comme ça, sans contrainte aucune… »

Et un souvenir encore plus lointain me revient alors, une petite histoire qui avait eu lieu un jour que nous étions sortis de Sainte-Anne avec un groupe de patients méditants pour une séance en plein air. C’était le printemps, il faisait grand beau temps, et nous avions marché jusqu’au Parc Montsouris, juste à côté de l’hôpital. Nous étions tous pieds nus dans l’herbe, dans un coin du parc, debout, les yeux fermés, à nous centrer sur toutes les sensations présentes. De temps en temps, j’ouvrais les yeux pour voir si tout était OK avec les patients. Et à un moment, je m’aperçois que deux jeunes filles inconnues nous avaient rejoints : elles s’étaient mises elles aussi pieds nus, debout les yeux fermés, et respiraient tranquillement à nos côtés, ivres des sensations de cette belle fin d’après-midi de printemps. Le temps que nous terminions l’exercice et que tout le monde rouvre les yeux, elles étaient reparties ; je n’ai jamais pu leur parler pour savoir ce qui les avait conduites à s’arrêter pour méditer avec nous.

C’est drôle ce pouvoir attractif des personnes qui méditent. Je me suis souvent demandé quel en est le mécanisme. Est-ce le bien-être que nous procure la proximité d’une personne ou d’un groupe calme, tranquille, apaisé ? Qui ne fait rien de particulier ni de compliqué, qui ne poursuit aucun but ? Ou bien s’agit-il d’une contagion, d’une extériorisation des deux grandes attitudes qui fondent la pleine conscience : être accueillant envers tout ce qui vient et qui compose notre expérience de chaque instant, et être bienveillant envers soi-même ? Ces deux manifestations de l’état d’esprit des méditants se perçoivent-elles intuitivement de l’extérieur ?

Car, tôt ou tard, tout ce que nous construisons au dedans de nous-même devient perceptible au dehors...


Illustration : Île d’Iriomote, Okinawa, 2000, par Gérard Rondeau (merci Passou).

lundi 18 avril 2016

Couillons à moteur



L’été dernier, nous étions en vacances au Pays Basque, avec tout un groupe d’amis, dans une grande maison très calme, au milieu des montagnes. Le premier jour fut merveilleux : nous entendions le chant des oiseaux, le passage du vent dans le feuillage des arbres, les bêlements des troupeaux de moutons, les rumeurs lointaines des vallées voisines.

Mais au deuxième jour, dès le matin, un bruit de moteur persistant et énervant fit son apparition : de petits ULM sillonnaient le ciel. Toute la journée. Et ils le firent tous les jours de beau temps.

Ce n’était pas méchant, car ils ne survolaient pas exactement notre flanc de vallée, mais c’était pénible. Bien plus que ne pouvait l’être le bruit des machines agricoles : il est dans l’ordre des choses que les paysans travaillent en été, et après tout c’est leur territoire, sur lequel nous ne sommes que des invités de passage. Par contre, les vols d’ULM ne nous paraissaient pas indispensables à la vie du Pays Basque. Un de mes amis, agacé par leur bourdonnement inutile, les appela aussitôt les « couillons à moteur ». Et tous les matins, nous nous demandions en riant s’il ferait beau et s’il y aurait beaucoup de couillons à moteur dans le ciel.

Mais cette situation était aussi intéressante parce qu’elle posait un dilemme moral : qui sommes-nous pour juger ces gens ? Ils prenaient sûrement plaisir à leur vol, ce devait être magnifique de voir le paysage de montagnes d’en haut, avec l’océan au loin. De plus, ils ne le faisaient pas pour nous déranger mais pour prendre du plaisir, leur plaisir. Cependant, leur bruit permanent (du moins les jours de beau temps) et insistant était une agression pour nos oreilles. Je me souviens d’avoir lu un jour un article qui calculait qu’une mobylette sans pot d’échappement traversant une grande ville à trois heures du matin pouvait réveiller des milliers de personnes à elle seule. Le plaisir de quelques uns peut ainsi gâcher celui de très nombreux autres.

J’ai eu l’impression; cet été-là, que les « couillons à moteur » étaient bien plus nombreux qu’autrefois : car, outre ceux qui volaient, nous en avons aussi croisé qui conduisaient des Quads pétaradants dans de petits sentiers de montagne, et nous en avons aperçu d’autres encore au large des plages, lors de nos baignades, qui faisaient vrombir de gros scooters de mer. Mais au-delà des petits dérangements qu’elle nous fait subir, cette multiplication est avant tout une source de pollutions et de détériorations environnementales multiples : consommation d’essence inutile (on peut monter sur des montagnes, pédaler ou ramer pour autant de plaisir), ravinements des chemins (pour les quads) ou dangerosité (pour les scooters de mer). Et surtout, surtout, pollution sonore par démolition méthodique du silence et du calme, ces ressources naturelles merveilleuses et vitales, dont les citadins ont tellement besoin et qu’ils viennent chercher loin des villes !

Alors, c’est décidé, si cet été des couillons à moteur sillonnent à nouveau le ciel, je rédigerai une petite lettre à la mairie du village d’où démarrent les ULM. Pas pour rouspéter, non. Juste pour rappeler aux décideurs locaux le charme, les vertus et les promesses du silence pour la beauté de leur campagne et la santé de leur tourisme !


Illustration : un vieux berger, par Jean Dieuzaide, grand photographe toulousain. Regarde-t-il passer - avec un mélange de tristesse dans le coeur et d'amusement dans les yeux - un couillon à moteur ?

PS : cet article a été initialement publié dans la revue Kaizen en 2015.

jeudi 31 mars 2016

Intranquille, gare de Lille



C’est après un grand congrès auquel j’ai participé. Je suis sur le chemin du retour, j’arrive à la gare, et j’ai un peu d’avance avant que mon train n’arrive.

Il fait froid dans le hall, alors qu’un beau soleil d’hiver éclaire la matinée ; je sors m’installer sur un banc pour en profiter et savourer la lumière et l’instant.

Mais ce n’est pas si simple.

Rapidement, deux jeunes filles viennent me demander « un peu de monnaie ». Je n’ai pas envie de leur donner, mon porte-monnaie est au fond de ma valise, je n’ai pas envie de tout ouvrir et déballer sous leurs yeux, d’obtempérer à leur sollicitation formulée avec un mélange d’agressivité et d’indifférence feinte (je me doute bien qu’elles préféreraient avoir de l’argent plutôt que d’en demander). J’ai aussi l’impression, l’intuition, que c’est pour acheter de la drogue. Je refuse, elles s’éloignent.

Je m’installe un peu mieux et ferme les yeux pour voir le soleil à travers mes paupières.

Mais un monsieur arrive, allume une cigarette, et se tient debout à quelques mètres de moi, juste dans l’axe du petit vent froid qui souffle ce jour-là. Et qui rabat toute la fumée de la cigarette dans mes narines. Je regarde le fumeur pour voir s’il comprend que cela me gène, mais il ne comprend pas, ou fait semblant de ne pas comprendre ; il se dit peut-être « on nous empêche déjà de fumer à l’intérieur, alors ceux qui veulent en plus nous l’interdire à l’extérieur peuvent aller se faire voir ». Je note que les 9 dixièmes du temps il ne tire pas sur sa clope mais la laisse se consumer à l’extérieur ; c’est cette fumée, même pas filtrée par ses poumons, qui arrive dans les miens, et je n’aime pas ça. Comme j’ai la flemme de lui demander d’arrêter, je vais m’asseoir un peu plus loin sur un autre bout de banc.

Bien installé, je ferme les yeux, et souris doucement, je suis content d’être là, même dans le froid, même dans le bruit de la circulation, je suis mieux à cet endroit que dans le grand hall froid et bruyant de la gare.

« Monsieur, s’il vous plait ? » Un jeune homme m’arrache à mes pensées. Il voudrait lui aussi un peu d’argent. Quelques minutes après, une jeune gitane m’en demande aussi, avec le visage fermé d’une enfant dont la vie est dure et qui s’est résignée à ne pas être aimée.

Bon. Je n’y arriverai pas. Mon attente à moitié normale (passer un quart d’heure tranquille, sur un banc au soleil, en attendant mon train) est aussi à moitié chimérique, car je suis dans un lieu public, un lieu de passage, où chacun vient chercher ce dont il a besoin : soleil, tranquillité dans mon cas ; possibilité de fumer pour le monsieur ; argent pour les autres. C’est normal, c’est le monde réel. Mes droits n’y sont pas supérieurs à ceux des autres. En l’occurrence, ils me semblent mêmes moins impérieux, moins prioritaires.

Alors, ce matin là en tout cas, je ne m’agace pas. J’ai plutôt de la tendresse et de la compassion pour tous ces humains qui m’ont empêché de profiter tranquillement de mon bout de banc au soleil. Je comprends bien pourquoi ils m’ont dérangé. Et je comprends aussi que si je veux être tranquille, ce ne sera pas à cet instant et à cet endroit.

Je me relève pour rentrer dans le hall. J’aperçois un vieux monsieur, très pauvrement vêtu, presque en haillons, qui mendie près de la porte. Je réalise soudain que mes quémandeurs précédents étaient bien vêtus, en comparaison, avec des vêtements en bon état, plutôt à la mode. Je fais alors ce que je n’ai pas voulu faire jusque là, je sors un peu d’argent de mon porte-monnaie et je lui donne en passant, en lui souriant. Il a l’air presque étonné.

Je n’aime pas sélectionner les personnes à qui je donne de l’argent, j’ai toujours l’impression de faire quelque chose d’absurde. Si on mendie, c’est qu’on en a besoin, un point c’est tout, c’est qu’on ne peut pas faire autrement. Mais voilà, ce matin là, mes petits agacements du début m’ont fait dire non. Puis mes états d’âme de compassion, mon renoncement à obtenir du calme, ma vision des habits déchirés du vieux monsieur ont décoincé mon blocage. Je lui donne avec joie et légèreté.

Je descends dans le hall froid. Personne ne me demande plus rien, des lois et des vigiles écartent les mendiants et les fumeurs, mais je n’ai plus le soleil et l’air frais. J’ai choisi entre deux univers. Je me demande si j’ai fait le bon choix, entre le monde réel de l’extérieur, beau et dérangeant, et le monde virtuel de la gare, où j’ai la paix sans le soleil.

Une voix de femme robotisée annonce que mon train entre en gare. Le débat sur le bon choix est clos. Je connais de toute façon la réponse. Vivre les yeux ouverts, c'est comme marcher pieds nus : parfois le sol est doux, parfois il nous fait mal. On ne peut pas passer sa vie pantoufles au pied.


Illustration : le cimetière de Negombo, au Sri-Lanka, un endroit où être vraiment tranquille, que l'on y soit visiteur ou résident (photo de Karolina Sikorska)...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en mars 2016.