mercredi 18 octobre 2017

Les bonnes vibrations de la méditation



Quand je me tourne vers mon passé de méditant, de nombreux souvenirs me reviennent, tous heureux…

Ma première retraite dans un monastère bénédictin, avec un moine dans la chambre à côté de la mienne qui ronflait tellement fort chaque nuit que les cloisons en vibraient… Les séances de printemps avec nos patients de Sainte-Anne dans les jardins de l’hôpital, pieds nus dans l’herbe, à écouter en pleine conscience la rumeur de la ville tout autour de nous, et l’étrange sentiment de fraternité universelle qui nous reliait alors … Mes larmes sereines lors de la sortie d’une retraite silencieuse de plusieurs jours, et l’émerveillement de pouvoir à nouveau parler et dialoguer…

Je suis émerveillé par ce paradoxe des pratiques méditatives : comment une démarche aussi simple (s’asseoir, observer le fonctionnement de son esprit et accueillir le monde en soi) peut avoir des conséquences aussi puissantes ? Comment ce détour par notre corps, cette attention prêtée au mouvement de nos pensées, et ce voyage intérieur immobile peuvent avoir un tel pouvoir de transformation ? Nous aider à mieux affronter nos souffrances, à mieux dépasser nos incohérences ? Et déclencher en nous, régulièrement, d’aussi bonnes vibrations ?

C’est d’autant plus étonnant que lorsqu’on apprend à méditer, on reçoit dès le début un enseignement à la fois important et déconcertant : commencer par ne poursuivre aucun objectif, et par lâcher ses attentes. 

Ne pas chercher à être cool, zen, détendu, ne pas chercher à faire le vide ou à léviter dans sa tête. Se contenter d’être là, présent, à observer les mouvements de son souffle, à ressentir tout ce qui se passe dans son corps, à écouter la rumeur du monde autour de nous, à  laisser filer ses pensées sans se laisser aspirer par elles. 

Cette démarche qui consiste à établir une qualité de présence intense et désintéressée, cette démarche de conscience ouverte et attentive est tellement inhabituelle qu’elle nous ouvre en fait des horizons insoupçonnés !

On me demande souvent si je n’en ai pas marre, parfois, de méditer ? « C’est quand même toujours un peu la même chose » me dit-on, « tu t’assieds sur ton banc, tu fermes les yeux, tu ne bouges pas pendant 20 minutes ; un peu barbant, non ? »

Ben, non ! Ce n’est pas barbant. J’ai même l’impression que ce n’est jamais barbant. 

C’est un peu comme aller marcher dans la nature, ou randonner en montagne : on a beau l’avoir fait des dizaines ou des centaines de fois, on ne s’en lasse pas. Parce que ce n’est jamais exactement la même chose : chaque balade est différente, selon la saison, l’heure du jour, le ciel qu’il fait, l’endroit où l’on marche, l’état dans lequel on est. 

Et chaque méditation est différente, nourrie par tout ce que nous sommes en train de vivre et par tout ce qui se passe autour de nous. Quand on se balade, on ne marche pas seulement pour atteindre une destination particulière, mais aussi pour le plaisir de marcher. Et quand on médite en pleine conscience, c’est pareil : on ne cherche pas à atteindre un état quelconque, mais à se sentir vivant, présent, conscient. Tout commence par ça ; et à partir de ça, tout peut advenir.



Illustration : une vision un peu idéalisée de la méditation...

PS : ce texte reprend ma chronique du 19 septembre 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 

mardi 26 septembre 2017

Non, pas toi !



Ça se passe un été, à la montagne, dans une grande maison de famille. Beaucoup de cousins y sont réunis, et randonnent régulièrement, grandes ou petites balades. Cette semaine-là, un vieil oncle de 82 ans est venu passer quelques jours avec un de ses copains, sympathique et dynamique, mais 84 ans au compteur tout de même…

Ils sont plutôt en forme, autonomes, s’intègrent très bien au groupe plus jeune, et se font leurs petites journées, partagées entre bons restaurants et visites culturelles dans le coin.

Ils nous voient tous les jours partir pour nos promenades. L’oncle n’est pas un fou de sport, et n’est guère intéressé par la marche. Mais au bout d’un moment, ça titille son copain. Un matin, alors que nous nous apprêtons à partir faire une balade de deux ou trois heures, il veut venir avec nous : sans nous en parler, il arrive au moment du départ de la promenade, chaussures de sport aux pieds. Et il nous explique qu’il a décidé de nous accompagner.

Mais je l’ai vu marcher depuis quelques jours, et je pense qu’il va avoir du mal à suivre ; alors, j’essaye de lui expliquer et de le dissuader, car j’ai un peu peur qu’il ne chute et se blesse. Il n’a pas envie de m’écouter. Alors l’oncle le met lui aussi en garde : « méfie-toi d’eux, ce sont des montagnards, ils crapahutent partout, à toute allure ! » Je lui explique à nouveau que la randonnée que nous allons faire est en terrain pentu et accidenté, qu’il risque de tomber. Les cousins se joignent à moi.

C’est un moment très embarrassant. Au bout de quelques minutes, il renonce à nous accompagner. Mais on voit bien que c’est douloureux pour lui, et qu’à la déception et à la frustration, s’adjoignent d’autres états d’âme : nous venons de lui rappeler qu’il est trop vieux ; qu’il peut partager nos repas et nos conversations, mais que nos activités sportives lui sont désormais, et pour toujours, interdites.

C’est pour lui un de ces moments-couperets où les humains prennent conscience de leur âge : la première fois où on nous dit « madame » ou « monsieur » ; la première fois où on nous laisse une place assise dans les transports en commun ; et la première fois où on s’aperçoit qu’on n’a plus sa place dans certaines activités sportives…

C’est certainement un moment douloureux, j’en ai mal pour lui. Durant la balade, nous reparlons de l’épisode, tous un peu embarrassés. Nous nous demandons si nous n’aurions pas dû renoncer à notre programme, pour l’emmener en terrain plus facile et accessible. Mais d’un autre côté, nous étions une dizaine, tous prêts à partir et désireux de grimper haut. Nous n’avons pas renoncé à notre plaisir, pour faire une place à un vieux monsieur et nous résoudre à une promenade adaptée au troisième âge. 

Nous avons eu tort…


Illustration : les lieux du crime, quelque part dans les Alpes...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine au mois de juillet 2017.

mercredi 20 septembre 2017

Kintsugi




Il y a quelque temps, j’ai fait tomber, en la changeant de place dans mon bureau, une petite statuette ancienne en plâtre que m’avait offerte une amie, il y a bien longtemps à Toulouse. Il s’agissait d’une Vierge toute simple, debout, portant auréole et robe brune, et joignant ses mains pour prier. Le choc la décapita.

J’étais désolé, et pour la statue et pour le souvenir qu’elle représentait. Je la recollais tant bien que mal, et les premiers temps, voir sa cicatrice, le joint de colle et le plâtre écaillé, m’attristait un peu. Je dis bien un peu, car effectivement il y a dans nos vies des choses plus importantes qu’un petit objet brisé ; mais vous savez comme moi comment fonctionne notre esprit…

Aujourd’hui, quand je regarde la statue, qui est toujours là, dans mon bureau, je porte un regard apaisé sur la cicatrice de son cou : elle fait désormais partie de son histoire, de notre histoire à elle et moi. Les souvenirs de sa chute, de ma petite tristesse, et de sa réparation, se sont ajoutés aux souvenirs de mon amie, de Toulouse, de la pièce où elle était alors posée, etc. Sa cicatrice me rappelle à chaque fois le principe d’impermanence, si cher aux bouddhistes : tout se casse et tout passe. Notre destin, à la statuette et à moi, en tout cas à nos atomes, c’est de nous casser, de nous décomposer et de redevenir poussière ; puis de nous recomposer en autre chose encore…

Les jours où je suis en forme, je trouve la petite Vierge tout aussi belle maintenant que jadis, avec sa trace de fracture ressoudée. La cicatrice ne l’empêche pas d’être pleine de grâce. Peut-être même est-elle plus belle que si elle était restée intacte. Comme dans l’art japonais du kintsugi…

L’esprit du kintsugi est de considérer que lorsqu’un objet précieux, par sa valeur ou par sa signification, se brise, il faut soigneusement le réparer, mais ne pas chercher à masquer cette réparation. Au contraire, la rendre belle et visible, puisqu’elle est désormais partie prenante de l’identité de l’objet.

Dans le kintsugi traditionnel, on répare principalement des bols en porcelaine ou céramique : on utilise pour cela une colle qui rejointe minutieusement les morceaux, et que l’on recouvre ensuite elle-même d’une laque à base d'or. On obtient alors des objets réparés tout aussi précieux que ceux qui ne se sont pas cassés, dont les fines cicatrices en or rehaussent la beauté et racontent un chapitre de leur histoire, et de celle de leur propriétaire.

J‘aime bien cette pratique, qui a bien sûr quelque chose d’étonnant, à une époque où on jette volontiers ce qui est usé ou brisé. Je l’aime d’autant plus que j’ai parfois l’impression de rencontrer des humains kintsugi ! Des humains que la vie a cabossés, mais qui ont réussi à s’en remettre, et qui n’en ont pas gardé d’amertume ou de ressentiment. Au contraire, qui ont progressé, qui se sont à la fois reconstruits et agrandis, améliorés, bonifiés…

Ils ont recollés les morceaux de leur vie brisée : ils ont pleuré, ils ont travaillé à ne plus trop pleurer, puis à aimer à nouveau la vie et les humains ; et peu à peu leurs cicatrices psychiques se sont recouvertes de l’or de la bienveillance et de la sagesse, d’une certaine sagesse, celle que l’on retrouve souvent chez celles et ceux qui ont traversé un bout d’enfer.

Je les vois, tout autour de moi : tel ami qui boîte après un grave accident, telle autre qui a réchappé à une dépression sévère, tel patient guéri après de nombreuses hospitalisations. Ils se seraient bien passé de se retrouver brisés par l’adversité. Mais aujourd’hui, chacun de leurs sourires vaut de l’or. Ils sont devenus kintsugi


Illustration : un bol kintsugi

PS : cet article a été initialement publié dans la revue Kaizen n°33, durant l'été 2017.

mercredi 13 septembre 2017

Ne pas polluer avec les mots



Nous sommes tous aujourd’hui attentifs aux pollutions de notre environnement physique, qui peuvent atteindre l’air, l’eau, nos aliments, et menacer notre santé et notre intégrité. Nous commençons aussi à prendre conscience d’autres formes de pollution, celles de notre environnement sociologique, et qui menacent cette fois-ci la santé de nos esprits : ces polluants ont pour nom matérialisme, consumérisme, individualisme…

Il s’agit bien de pollution : les effets sont insidieux, cumulatifs, retardés, mais finissent tôt ou tard par altérer notre manière de penser, nous rendant égoïstes, impatients, nous éloignant des fondamentaux de ce qui fait notre équilibre. Et puis, il y a aussi des pollutions qui partent de nous, par exemple celle des mots.

Je ne parle pas ici des tics verbaux, comme ceux qui parfois consistent à polluer notre discours de « joncteurs » (tournures de liaison) inutiles, comme : Voilà, J’avoue, J’dis ça j’dis rien, Absolument… C’est juste agaçant, sans être toxique ; et puis, ça peut avoir l’avantage parfois d’aider quelques personnes à s’exprimer (même mal, diront les puristes).

Non, ce que j’évoque ici ce sont les paroles, plus ou moins intentionnelles, qui peuvent faire mal à autrui : critiques, vacheries et agressions. Quelles que soient nos motivations à tenir de tels propos, il y a une chose importante à nous rappeler : elles auront toujours un impact qui ira bien au-delà de l’échange en cours.

Bien sûr, ces paroles commenceront par blesser la personne en face de nous ; parfois, nous l’aurons voulu, parfois non. Mais il n’y a pas que cela : l’impact de ces mots sera durable, il y aura un effet de rémanence (on nomme ainsi la persistance d’un phénomène après disparition de sa cause). La personne qui aura été la cible de ces paroles intègrera une part de leur violence, et celle-ci se verra répercutée ou reproduite ensuite.

Soit la personne continuera de s’auto-agresser et de s’auto-dévaloriser (si par exemple elle nous admire ou accorde du crédit à nos propos), soit elle agressera des tiers qui n’y sont pour rien (ses proches, des collègues, des inconnus en travers de son chemin), soit elle méditera une riposte ou une vengeance. La violence aura contaminé toute une chaîne de personnes humaines, et il faudra du temps pour que ses traces et conséquences s’effacent. Les paroles agressives jetées dans une conversation polluent à leur manière, autant que des déchets balancés dans la nature.

Le poète Christian Bobin nous le rappelle : « Nous nous faisons beaucoup de tort les uns aux autres, et puis un jour nous mourons. » comment pouvons-nous oublier cela ? D’autant que la vie se charge de nous faire du mal : de la naissance à la mort, chaque humain rencontre bien assez de souffrance (maladies, accidents, deuils)…

Alors pourquoi en rajouter ? Pourquoi ne pas s’efforcer, de notre mieux, de ne pas mentir, ne pas mépriser, ne pas agresser, ne pas humilier ; s’efforcer de ne pas prononcer de paroles offensantes, méprisantes, même si nous avons été blessés nous-mêmes. Il ne s’agit pas de nous transformer en victimes, subissant toutes les violences des autres sans jamais riposter ; mais peu à peu apprendre à se défendre des violences sans être violent nous-même ; c’est presque toujours possible. Ne jamais renoncer à dire Non, ne jamais renoncer à Stop, mais le dire sans intention de faire mal. C’est le principe même des enseignements de la Communication non-violente, si simple dans ses principes, et si délicate à adopter comme habitude de vie relationnelle.

Finalement, la communication non violente, c’est un programme écologique. On ne jette pas ses sacs plastiques ou ses piles usées dans l’océan ou dans la forêt... Et on ne jette pas ses vacheries et ses méchancetés dans le circuit des liens humains…


Illustration : le moine Kuya, qui dispensait des paroles de sagesse, dans un temple de Kyoto (merci à Claire).

PS : cet article a été initialement publié en 2017 dans Kaizen au printemps 2017.


lundi 4 septembre 2017

Quelle tête faisons-nous en regardant l’écran de notre smartphone ?



Ça se passe dans le train. De manière générale, les transports en commun sont un excellent endroit pour côtoyer et observer des humains inconnus ; mais le train est ce qu’il y a de mieux car il offre la durée, que nous n’avons pas toujours en métro, bus ou tramway.

Ce jour-là, je suis donc dans le train, en train d'observer les personnes assises tout autour de moi ; comme souvent maintenant, la plupart d’entre elles ont le regard fixé sur leur smartphone. Mais ce n’est pas cela qui m’intéresse ; qu’on s’en attriste ou qu’on s’en fiche, cette scène est devenue banale. Non, ce qui m’intéresse, c’est la tête qu’ils font.

Quelques uns ont des expressions impassibles. Certains ont l’air passionnés par ce qu’ils voient ou lisent. Beaucoup ont le visage crispé, les sourcils froncés, le front plissé, comme s’ils découvraient des informations préoccupantes. Bien peu d'entre sourient…

Du coup ça me donne envie de sourire ! Ce serait étonnant que toutes ces personnes soient en train d’apprendre de si mauvaises nouvelles sur leurs écrans ; c’est juste une habitude (mauvaise). Si ce qu’elles découvrent, ce sont des nouvelles banales, elles devraient sourire. Pas forcément sourire à ce qu’elles voient sur leur écran, mais sourire à la vie : elles sont bien assises, ont de quoi se payer un voyage en train, des vêtements, un smartphone coûteux.

Je repense à toutes ces études qui montrent les vertus du sourire : faire doucement sourire notre visage fait sourire notre cerveau, élève le niveau de nos émotions positives, qui font du bien à notre santé, et du bien aux personnes autour de nous (eh oui, des visages souriants et bienveillants font du bien, là où des visages renfrognés ou hostiles attristent).

Du coup, je me mets à sourire tout seul, en regardant par la fenêtre, en sentant mon corps qui respire, en devinant mon cœur qui bat, en me réjouissant de la beauté et de l'intérêt du monde. Je ne suis vraiment pas pressé de mourir, c'est tellement intéressant d'être ici ! 

Mais quand le jour viendra, je serai plein de gratitude envers … (cochez la case qui vous convient à vous : mon Dieu créateur, la Nature, mes parents, ma famille) de m'avoir permis de traverser tout ça. J'ai un peu envie de pleurer de joie, tout en continuant de sourire.

Mon portable est devant moi, éteint, dans son étui. Même pas envie de regarder si j'ai des messages. À cet instant, je n'ai besoin de rien qui ne soit déjà là. Et tout ça est parti d'un tout petit sourire...

Merci mes voisins de train de m'avoir ouvert les yeux ainsi, avec vos pauvres visages crispés ! J'espère que cette petite grâce qui vient d'éclairer ce moment ma vie vous touchera bientôt. 

Au fait, et vous, qui me lisez, quelle tête faites-vous à cet instant ?

Illustration : Albaydé, par Alexandre Cabanel, 1848.

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en juin 2017.

lundi 28 août 2017

Mauvais présage



Ça se passe un samedi en fin d’après-midi, alors que je fais des courses dans Paris. Je viens de garer mon scooter, et comme mon coffre est plein, je garde mon casque à la main. Je suis un peu pressé, alors je traverse la rue trop vite, hors des passages cloutés, en surveillant les voitures.  Je me dépêche, et tout à coup mon casque m’échappe et roule au sol en rebondissant.

Alors, le temps se fige, se ralentit comme dans un film : tout à coup, je prends conscience que je suis en danger, que je fais quelque chose d’idiot. Je continue de suivre du regard mon casque qui roule, roule encore au sol, interminablement, sans arrêter sa course. 


J’ai froid, une impression de mauvais présage dans la gorge, un sentiment soudain de fragilité. Ma tête n’est pas dans le casque, mais si j’avais un accident, ça ressemblerait à ça : boum, boum, le bruit du casque cognant contre le bitume, sa trajectoire désordonnée et imprévisible.


Je relève la tête : je suis en plein milieu de la rue, toute les voitures sont arrêtées, les conducteurs et quelques passants me regardent, étonnés ; personne ne klaxonne. Je dois avoir l’air totalement à l’Ouest, debout, immobile, parmi les voitures, fixant un casque qui culbute sur le sol. L’air de quelqu’un qui ne va pas bien dans sa tête, ou qui est perdu dans son monde intérieur ; l’air d’un fou des villes. Du coup, personne ne rouspète. Pour le moment, en tout cas. J’avance pour ramasser mon casque, qui a fini par s’immobiliser. Je regagne le trottoir en remerciant d’un geste embarrassé les automobilistes qui ne m’ont pas écrasé.


Je marche lentement dans la rue. L’idée de mauvais présage me revient à l’esprit. Ce casque tombé violemment au sol, inarrêtable, est-ce le présage d’un danger à venir, d’un accident qui m’attend, bientôt, quelque part ? Je me sens inquiet, mal à l’aise. Je ne cherche même pas à me raisonner, à me dire : « tu ne vas tout de même pas te mettre à croire à ces sottises, à devenir superstitieux ? » Non, je suis encore trop ému. Je me contente de bien respirer, et de relever la tête, cherchant je ne sais quoi, au-dessus de moi.


Alors qu’il pleuvait il y a encore 10 minutes, le ciel s’est ouvert. D’immenses pans lumineux de bleu azur sont en train de prendre le pouvoir, et d’écarter le rideau gris terne des nuages. Me voilà soulagé, sauvé par ce beau ciel du soir. Le mauvais présage est effacé, annulé. Mes anges gardiens sont venus à mon secours, après m’avoir donné une petite leçon. Ils m’ont parlé avec clarté : « C’est bon pour cette fois. Mais souviens-toi et ne recommence pas ! » Oui, oui, merci les amis, c’est très clair, j’ai bien compris, parfaitement compris.


Je m’assieds sur un banc. Je redresse mon dos, ouvre mes épaules, ferme les yeux et souris doucement. C’est si bon d’être vivant, à cet instant. C’est si bon de pouvoir continuer à habiter ce monde encore quelque temps. Merci, merci la vie…



Illustration : un soleil levant, en automne, par Frédéric Richet.

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazines en mai 2017.




mercredi 28 juin 2017

Plume de geai




Je marche dans les bois, dans le froid clair d’une belle journée d’hiver.

Les jours précédents ont été pleins d’inquiétudes. Et j’ai eu à lutter pour ne pas m’y noyer : méditer, sourire, écouter sincèrement les mots de réconfort de mes proches au lieu de les écarter et de ne pas y croire, me parler à moi-même sans cesse pour maintenir vivante la petite flamme de l’espérance ; sourire encore et encore, malgré tout, sans raisons, sans attentes, le matin en m’éveillant, le soir en m’endormant. Mais ce matin-là, je viens d’apprendre une bonne nouvelle, qui a déchiré le voile de mes peurs, et m’a redonné joie et courage.

Je marche donc, plein de gratitude et d’énergie, les yeux et le cœur grand ouverts, avalant chaque instant avec bonheur et simplicité, comme un animal, c’est-à-dire avec la pure intelligence de l’instant présent, sans autre attente que celle de me sentir vivant. J’ai l’impression de découvrir un jardin d’Eden, situé au Nord, au froid, mais bienveillant et magnifique.

Et là, je la vois.

Devant moi, délicatement posée au milieu du chemin, une petite plume de geai. La plus élégante de ses plumes : celle qui porte les rayures bleues et noires, qui embellissent l’avant des ailes. Un petit éclat de grâce, tombée du ciel, discrètement offerte par le geai silencieusement envolé à son frère inférieur, l’humain qui marchait lourdement, mais qui volait lui aussi dans sa tête.

Ravissement infini de cette rencontre ; il n’y a plus aucun mot pour accompagner l’envol de mon âme vers la joie dépouillée de tout, la joie que l’on doit ressentir au Paradis. Mon esprit essaye de trottiner derrière le tourbillon de mes états d’âme, s’efforce de faire son travail clarificateur et explicatif, tente de nommer ce que je ressens. Personne ne l’écoute.

Je ramasse la plume, la contemple ; je la place délicatement dans une de mes poches ; surtout ne pas l’abimer ; puis je repars à pas lents, heureux, léger, comblé. À la fois empli de toutes ces grâces (marcher, vivre, admirer, respirer, entendre, voir…) et allégé par elles.

Une fois rentré, je m’assieds sur mon banc de méditation et j’écoute enfin mon esprit. J’observe le déroulement de mes pensées, qui me disent ceci : que tu pleures ou que tu ries, le monde est plein des mêmes grâces. Pourquoi n’es-tu pas encore capable de vivre de tels bonheurs même dans le chagrin et l’inquiétude ? Aurais-tu été aussi émerveillé devant ta plume de geai, si tu n’avais pas été soulagé par les bonnes nouvelles de ce matin ? Je n’ai pas de réponse. Alors, je me contente de respirer et de laisser la leçon infuser longuement en moi, afin que ses graines prennent le temps de germer et grandir dans mon cerveau.

Derrière la fenêtre, le soleil brille et la lumière du jour est plus claire et émouvante que jamais.


Illustration : la voilà en vrai, la belle plume...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en avril 2017.

mercredi 21 juin 2017

Las Vegas



Las Vegas...

Vous savez, cette ville américaine qui est un crime écologique absolu : plantée en plein désert, là où les températures grimpent à plus de 40° à l’ombre en été, là où il ne pleut presque jamais. Mais là où fleurissent les fontaines et les piscines, et où l’air conditionné tourne en permanence à plein régime. Imaginez le bilan carbone ! Et tout le reste…

Car Las Vegas, c’est une pompes à finances pour des investisseurs déjà très riches mais qui en veulent encore plus, c’est la ville du jeu et des machines à sous, l’empire du plumage des gogos venus du monde entier voir ce pseudo-mythe.

Bref une ville profondément malsaine, portant à leur paroxysme tous les mauvais côtés des États-Unis. Nous autres, les touristes et les étrangers, continuons malgré tout ça d’être fascinés par cette vitrine clinquante, avec ses salles de jeux et ses casinos

Bon, il y a tout de même un truc bien à Las Vegas, c’est qu’on y comprend tout de suite les mécanismes des addictions.

Ces rouages sont en général, cachés : ce qui nous pousse à de venir accro à des choses qui nous font un peu de bien au début puis beaucoup de mal à la fin, ce sont notre passé, nos souffrances, nos fragilités, les manipulations vicelardes de la publicité, de la société, etc. Et parfois, tout ça ne nous saute pas forcément aux yeux.

Mais à Las Vegas, tout est clair, car tout est réuni au même endroit et au même moment : 

les salles, toujours éclairées en lumière artificielle, où il n’y a jamais de fenêtres, pour faire perdre la notion du temps aux joueurs, 

les halls de salles de jeux, où il est toujours facile d’entrer (par exemple, on est  obligé de passer devant pour se rendre à sa chambre d’hôtel) et dont il est compliqué de sortir (puisque leur disposition est étudiée pour vous faire faire le plus de détours possibles et vous replonger dans la tentation d’un dernier jeu),

la nourriture et les boissons, très bon marché, pour donner l’impression que finalement, c’est une affaire d’être là. 

Et puis les machines à sous, qui font tout plein de bruits et de lumières quand quelqu’un gagne, et sont par contre très discrètes quand elles vous piquent votre argent ; ce qui fait qu’on a l’impression que les dollars déferlent toujours quelque part dans la salle.

Bref tout est là pour faire plonger les gens fragiles (et on voit plein de pauvres retraités passant là leurs journées) et pour exciter les pas fragiles (et puisqu’on ne peut pas les rendre accro durablement, leur piquer au moins quelques dizaines de dollars pendant leur séjour).

C’est drôle ces lieux totalement malfaisants, pour les humains et pour la nature, qu’on continue pourtant de mythifier et de nourrir de notre attention et de notre pognon, ces lieux bâtis par des gens malsains aux intentions malsaines. Nous devrions ne plus y aller, et comme pour tout ce qui nous scandalise, voter contre eux avec notre porte-monnaie.

Mais je n’ai de leçon à donner à personne, puisque j’y suis allé moi-même, comme beaucoup de voyageurs, pour voir. Par contre, si vous hésitez, je n’ai qu’un conseil : n’y allez pas, ne vous rendez pas complice, comme je l’ai fait, d’un crime contre le réchauffement planétaire.

Et vous, vous êtes déjà allé à Las Vegas, ou dans ce genre d'endroits ?

Illustration : Las Vegas.

PS : ce texte reprend ma chronique du 30 mai 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 


jeudi 15 juin 2017

L’eau vive


Pendant longtemps, les psys de tout poils - psychanalystes, psychiatres, psychologues - ont culpabilisé à mort les parents d’enfants souffrant d’autisme. Je me souviens très bien de cette époque : j’étais jeune interne et je voulais justement devenir pédo-psychiatre. Mais le dogme alors était que l’autisme était fabriqué par des mères surprotectrices et des pères absents. Et les parents en prenaient plein la tête quand ils venaient en consultation.

C’était de la maltraitance, je le voyais bien, et ça me rendait malheureux moi aussi, mais comme j’étais un débutant, je n’osais pas m’opposer à ça, je n’osais pas critiquer des aînés expérimentés, qui avaient l’air si sûrs d’eux. Ça m’a juste fait fuir ce milieu de la psy de l’enfant, et revenir vers le soin aux adultes, où la situation était tout de même un peu moins délirante.

Je demande pardon, au nom de toute notre profession, à tous les parents qu’on a maltraités. À leur souffrance, nous ajoutions de la culpabilité. En raisonnant de façon absurde : nous confondions les causes et les effets. Bien sûr que souvent ces parents étaient troublés, et pas toujours cohérents, mais c’est parce que la vie avec leur gamin autiste les avait usés, perturbés, déstabilisés. Parce qu’ils ne recevaient pas d’explications et d’aides adaptées. Parce que des théories à la noix polluaient les esprits des soignants.

Je me souviens que lors de mon stage en pédo-psychiatrie, je fuyais de mon mieux les réunions de service où l’on débattait inlassablement de théories inefficaces et finalement dangereuses. Je préférais passer du temps avec les enfants autistes, jouer avec eux, les apprivoiser, pendant des heures, pour tenter de les suivre et de les comprendre, sans jamais y arriver pleinement bien sûr…

Il ne faut pas poétiser l’autisme, les enfants qui en sont atteints souffrent d’angoisses violentes, et de grandes difficultés relationnelles. Mais ils sont aussi extraordinairement attachants. Comme tout le monde, j’étais fasciné par ces enfants-forteresses, qui de temps en temps laissaient passer des fulgurances d’affection ou d’intelligence. Puis qui se refermaient instantanément sur eux et leur mystère.

Depuis cette époque - je vous parle des années 80 - les choses ont bien changé. Les parents d’enfants souffrant de troubles autistiques (c’est comme ça qu’on dit maintenant) se sont rebiffés, ils en ont eu marre, ils sont allés voir ce qu’on faisait ailleurs, dans les pays voisins, et ils sont revenus horrifiés. Horrifiés par la comparaison avec ce qu’on faisait en France, qui était souvent inefficace avec les enfants et parfois inhumain avec les parents. Peu à peu, ils ont fait bouger les choses, et de nouvelles pratiques thérapeutiques ont enfin pu être introduites dans notre pays. 

En matière d’autisme, ce sont les usagers, et non pas les professionnels, qui ont fait évoluer le système. Et ces usagers, ce sont les parents, à qui une fois de plus, j’adresse toutes mes excuses et toute mon admiration. Je sais bien qu’ils s’en foutent de l’admiration, ils veulent juste qu’on les comprenne, qu’on les respecte et qu’on les aide. Mais je le dis quand même, ça me fait du bien…

Et vous, vous avez déjà passé du temps avec des enfants souffrant d’autisme ?

Illustration : Niki de Saint-Phalle prenant le thé.

PS : ce texte reprend ma chronique du 2 mai 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 

jeudi 8 juin 2017

Belles, mais pas que…



C’est con, parfois, les proverbes.

« Trois filles et la mère font quatre diables pour le père » : je me souviens avoir lu un jour cette maxime dans un petit cadre, pendu au mur je ne sais où. Rien de plus faux, du moins dans mon cas.

Etre marié et père de trois filles – aujourd’hui devenues grandes - a plutôt fait de moi, en famille, le Roi de la Jungle ! Enfin, la plupart du temps, car il m’arrive aussi de me faire chambrer, mâle unique, par les femelles de la maison : mais en tant que père de trois filles, j’ai globalement été un roi !

Un roi ravi, et pourtant inquiet : je voyais bien à quel point notre société reste encore - discrètement, insidieusement - sexiste et inégalitaire. Je voyais bien que dans les livres pour enfants, maman ours faisait la vaisselle pendant que papa ours lisait le journal dans son fauteuil ; et que dans les fêtes familiales, c’étaient les femmes qui desservaient la table pendant que les hommes restaient assis et bavardaient. Je ne voulais pas de ça pour mes filles, et je m’efforçais de prendre ma part à la maison, pour qu’elles trouvent normal qu’un homme fasse les courses, la cuisine, et la vaisselle.

Lorsque je leur faisais des compliments, je me retenais régulièrement de trop leur dire qu’elles étaient belles et mignonnes. Ce qu’elles étaient pourtant. Alors je leur disais, bien sûr, et souvent. Mais je m’efforçais de ne pas leur dire que ça, et de leur rappeler qu’elles n’étaient pas que belles, mais aussi intelligentes, fortes, courageuses, curieuses, créatives, volontaires - à chaque fois qu’elles l’étaient.

Ainsi, lorsque je leur disais qu’elles étaient belles, je rajoutais une fois sur deux (pour ne pas non plus me faire repérer) une autre qualité : « tu es belle, et aussi… » Un peu compliqué, comme système, c’est vrai ; mais que voulez-vous, je suis psychiatre !

Et puis, j’ai toujours eu une énorme allergie aux clichés intériorisés par les femmes elles-mêmes. Cela me frappe à chaque fois de voir qu’elles disent souvent que les femmes entre elles se comportent comme des chipies, qu’elles adorent les commérages, qu’elles sont moins franches que les hommes, « qui eux s’engueulent un bon coup, et puis c’est fini ! »

Que des hommes colportent ce genre de clichés sexistes, à la rigueur, puisque ça les valorise. Mais que cela vienne de femmes, ça me rend dingue ! Celles qui parlent ainsi ne se sont jamais penchées sur la vie politique ou le monde des affaires, où les coups tordus et les médisances pullulent ? Alors que les femmes y sont bien peu nombreuses…

Allez, un dernier prêt à penser qui me hérisse le poil : proclamer que « la Femme est l’avenir de l’Homme »… Et en attendant que l’avenir arrive, elle se tient bien tranquille, la Femme ? Moi, je préfère que la Femme simplement l’égale de l’Homme. Dès aujourd’hui !


Illustration : dans ce couple moderne, Madame adore conduire et Monsieur aime le repassage...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en mars 2017.

mercredi 31 mai 2017

Mansuétude et familles nombreuses



Les familles nombreuses, lorsqu’on en fait partie, nous apprennent une vertu fondamentale pour la vie en société : la mansuétude. Ou l’indulgence, comme on veut. L’indulgence, c’est la bienveillance devant les erreurs et les fautes d’autrui, et la tendance à leur pardonner. La mansuétude, c’est la même chose, mais appliquée aux personnes puissantes, c’est l’indulgence des forts, qui pourraient punir mais ne le font pas. Par rapport à notre sujet, la mansuétude c’est pour les aînés, l’indulgence pour les cadets.

Vivre en famille nombreuse, c’est en effet se trouver exposé très tôt, et pour longtemps, à de grandes joies (dans les moments où on s’entend bien avec ses frères et sœurs) et à de grands énervements (quand ils se mettent à nous agacer exprès). Et comme on ne peut pas y échapper, comme on ne peut pas quitter sa famille, du moins avant un certain âge, eh bien ces énervements vont soit nous rendre fous, soit nous apprendre, entre autres, la mansuétude.

Je me souviens d’avoir lu un jour une petite bande dessinée du célèbre Charlie Brown, dans lequel une grande sœur (Lucy, pleine de confiance en elle) apostrophait ainsi son petit frère (Linus, l’inhibé suçant son pouce et traînant partout avec lui une vieille couverture) : « Mon vieux, n’oublie jamais ça : je suis ta sœur aînée ; et c’est pour toute ta vie ! » La tête de son frère, réalisant soudain le problème, en disait long sur la joie que cette perspective lui procurait. À cet instant, il aurait sans doute rêvé être enfant unique. Mais la vie est mal faite, car pendant ce temps-là, ceux qui n’ont pas de sœurs ni de frères rêvent d’en avoir

Bon, pour en revenir aux familles nombreuses, une de leurs grandes vertus est donc d’apprendre à leurs membres tout un tas de compétences qui leur seront très utiles ensuite : l’affirmation de soi, la gestion des conflits, le pardon, la réconciliation… Les grandes fratries sont donc un véritable champ d’entraînement pour la vie sociale future.

Et de toutes ces compétences sociales apprises par les familles nombreuses, vous l’avez compris, c’est l’indulgence et la mansuétude qui me semblent les plus importantes : continuer d’aimer quelqu’un qui nous a souvent agacé (et qui continuera sans doute de le faire de temps en temps) ; être capable de voir les bons côtés d’un humain, malgré tous ses défauts, que l’on connaît par cœur ; ne pas rejeter, mais savoir recadrer …

Ce n’est pas si facile. C’est Rivarol qui disait : « En général l'indulgence pour ceux qu'on connaît est bien plus rare que la pitié pour ceux qu'on ne connaît pas. » C’est effectivement plus difficile d’être indulgent avec des proches – frères, sœurs, puis conjoints, copains collègues de travail - dont on sait que nous allons les côtoyer toute notre vie. Mais pourtant, quel gâchis si nous ne le sommes pas…

Et vous, êtes-vous suffisamment mansuétudineux envers vos frères et soeurs ? Et envers le genre humain ?


Illustration : un des bons côtés, aussi, des familles nombreuses, ce sont les réductions pour prendre le train ou aller au musée...

PS : ce texte reprend ma chronique du 9 mai 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 


mercredi 17 mai 2017

Notre corps ment moins bien que nous…



Ces derniers temps, nous avons vu beaucoup de personnages politiques pris en flagrant délit de mensonge… Je sais, il n’y a pas qu’eux qui mentent, mais l’argument « il n’y a pas que moi, les autres aussi » est encore moins une excuse lorsqu'on est un(e) élu(e) de la République.

C’est compliqué de savoir si quelqu’un nous ment. Les chercheurs disent qu’on peut voir ça par exemple au trop grand nombre de détails : quand quelqu’un nous bobarde, il a souvent tendance à trop en faire, à nous noyer sous les précisions pour mieux nous convaincre. Mais ces mêmes chercheurs disent que souvent, c’est notre corps qui peut le mieux indiquer le mensonge éventuel.

Je me souviens qu’à un moment, les services de police et de renseignements cherchaient à mettre au point des «détecteurs de mensonge », basés sur les modifications de notre rythme cardiaque ou de notre conductance cutanée (le fait que notre peau conduise plus ou moins bien l’électricité, parce que le stress du mensonge nous fait transpirer).

En fait, c’était surtout des détecteurs d’émotivité : les gens timides faisaient biper la machine même quand ils ne mentaient pas, parce que ça les inquiétait de pouvoir être pris pour des menteurs. Et les vrais psychopathes et menteurs professionnels gardaient, eux, un calme olympien.

En plus, un détecteur de mensonge, ça nous aurait privé de quelques grands chefs d’œuvre de la littérature et de la chanson

Bon, oublions les détecteurs de mensonge et revenons vers un appareil bien plus perfectionné : notre cerveau ! En fait, les chercheurs en mensonge nous disent qu’en regardant bien notre interlocuteur, avec un peu d’attention et d’habitude, on peut voir beaucoup de choses. Lorsque quelqu’un nous ment, son langage corporel se modifie souvent : il contrôle davantage ses gestes et parle moins avec ses mains, il a aussi des micro-mimiques du visage très brèves, qui laissent filtrer les émotions indésirables, etc.

Mais tout ça va très vite, et souvent, nous ne percevons pas consciemment ces petits détails : on ne les découvre qu’en repassant les films au ralenti, lorsque les scènes de mensonge ont été filmées. Mais notre cerveau, lui, les perçoit de manière subconsciente, et nous envoie des petits ressentis de malaise ou d’inconfort. On « sent » alors que la personne n’est pas nette, mais on ne sait pas trop que faire de cette intuition. Or notre corps est notre ami, il nous envoie généreusement des signaux d’alerte. Ecoutons-les plus souvent !

Au fait, et vous, vous sentez facilement que l'on vous ment ?


Illustration : Une petite fleur de Sabine Timm. Merci Carlotta !

PS : ce texte reprend ma chronique du 28 mars 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.


jeudi 11 mai 2017

Protéger notre cerveau des pollutions psychiques



Depuis quelques années, ce que l’on nomme « médecine environnementale » prend de l’importance dans nos pratiques de soignants : elle consiste tout simplement à tenir compte de l’influence de l’environnement sur notre santé ou nos maladies.

Cette démarche est désormais bien entrée dans les esprits en ce qui concerne l’environnement physique : nous savons que la pollution de l’eau, de l’air, des aliments que nous ingérons joue un rôle considérable dans l’apparition ou l’aggravation de certaines maladies. Nous savons aussi à l’inverse que respirer de l’air pur, être en contact avec la nature, manger des aliments bio et de saison, influence favorablement la santé de notre corps.

Mais ce que nous savons moins, c’est que le même phénomène d’influences environnementales, toxiques ou favorables, existe aussi au niveau psychique. Des pollutions mentales et sociales agressent régulièrement notre esprit : ainsi, de nombreux travaux montrent que les sociétés dites matérialistes, encourageant et incitant à l’achat et à la consommation, rendent les individus moins heureux, car toujours frustrés et insatisfaits, détournés de sources plus robustes de bonheur (savourer et partager, plutôt que consommer et thésauriser). De même, les sociétés qui valorisent la compétition sociale effrénée (hypocritement désignée par le terme « recherche d’excellence ») provoquent de nombreux dégâts psychologiques : stress et égoïsme chez les « gagnants », dévalorisation et dépression chez les « perdants ».

Comme les pollutions chimiques, ces pollutions mentales agissent insidieusement : lorsque l’air est pollué, lorsque nous avalons des aliments souillés par des pesticides, hormones et autres antibiotiques, nous ne nous sentons pas mal sur le champ. Mais en se répétant, en s’accumulant, ces pollutions affectent, jour après jour, en profondeur, notre santé, jusqu’à la maladie.

De même, les pollutions mentales et sociales ne nous rendent pas fous ou malheureux du jour au lendemain : évoluer dans une société qui nous pousse à acheter de nouveaux vêtements parce que la mode a changé, à acquérir un nouveau smartphone parce que le nouveau modèle a « plus de fonctionnalités », à essayer de mettre nos enfants dans les meilleures écoles « pour assurer leur avenir », à prendre un soin excessif de son apparence physique parce qu’au travail « il ne faut pas avoir l’air trop vieux », etc., tout cela va agir sur nous de manière insidieuse, et nous transformer peu à peu dans un mauvais sens.

Comment lutter contre ces pollutions qui affectent notre esprit, et nos valeurs mêmes ? Un peu en conduisant la même démarche que pour les pollutions physiques : limiter l’exposition aux polluants, et s’exposer au contraire aux « détoxifiants »…

D’abord, donc, limiter l’exposition aux polluants : ne pas se rendre inutilement ou trop souvent dans les magasins, réels ou virtuels, si on n’a besoin de rien (même sous prétextes de soldes ou de promotions) ; lorsqu’on est surexposé aux publicités (affichage, télévision, magazines, internet) régulièrement se rappeler que leur but n’est pas de nous informer ou de satisfaire nos besoins authentiques, mais de nous influencer et de créer, souvent, de faux besoins, que nous ne ressentions pas à la seconde précédente ; concernant son apparence physique, accomplir les efforts minimums requis (ne pas embarrasser les autres en se négligeant) mais se rappeler que l’essentiel n’est pas dans le look mais dans le lien (le véritable effort est d’aller vers autrui, non d’être admiré par lui) ; surprendre son esprit à chaque fois qu’il est en train de nous embarquer dans toute forme de comparaison ou de compétition (jusqu’où est-ce légitime, et comment interrompre le processus le plus tôt possible ?).

Ensuite, s’exposer au contraire aux « détoxifiants » : passer le plus de temps possible dans des environnements où rien ne nous incite à consommer (dans la nature, avec des amis), fréquenter des personnes dont les modes de vie sont des modèles de dépouillement heureux et épanoui (religieux et sages), adopter des loisirs gratuits et sains pour l’écologie de notre esprit (peindre, jouer de la musique, bricoler, jardiner), s’engager dans des activités de bénévolat (qui révèlent l’inanité et la violence des valeurs matérialistes), etc.

Il ne s’agit pas de se couper du monde et de vivre en ascète au prétexte que les influences sociales sont diaboliques et ne nous apporteraient que mal. Il y a des intégristes de la pureté de l’air, de l’eau et des aliments qui transforment leur vie en une suite de contraintes et d’astreintes qui les isolent de tout proche ne partageant pas leur vision. Nous n’avons pas (sauf si nous le souhaitons sincèrement) à devenir des radicaux de l’anticonsommation ou de l’anticompétition : achetons, mais après réflexion, après nous être demandés « est-ce que j’en ai vraiment besoin ? est-ce que cela va augmenter durablement mon bonheur ou celui de mes proches ? », après avoir attendu quelque temps afin de voir si le désir de posséder cet objet ne se dissout pas tout seul. Acceptons de nous engager parfois dans des systèmes de compétition ou d’excellence, mais très vite, demandons-nous quelle en est la finalité, et comment s’en dégager ensuite.

Et puis surtout rappelons-nous ceci : la solution à beaucoup de nos maux et de nos détresses, dans la société de consommation et de pléthore qui est la nôtre, n’est pas d’aller vers le plus (plus d’activités, de possessions, de relations, d’occupations), mais vers le moins, qui nous conduira naturellement vers le mieux, le plus savoureux, le plus heureux, le plus généreux…


Illustration : un casque anti-pollutions psychiques, par Saul Steinberg.

PS : cet article est paru dans la revue Sens & Santé en mars 2017.